
Il y a quelques semaines, une cadre du secteur digital s’est assise face à moi avec cette phrase, prononcée presque à voix basse : « J’ai l’impression d’être devenu obsolète. »
Elle ne manquait pourtant ni d’expérience, ni de résultats, ni de lucidité sur les transformations en cours, mais quelque chose s’était déplacé dans la manière dont elle se percevait sur le marché.
Ce type de moment revient de plus en plus souvent dans mon travail de coaching exécutif. Il dit beaucoup de ce que produit aujourd’hui la transformation digitale sur les trajectoires professionnelles.
On parle en permanence d’intelligence artificielle, de nouveaux métiers, de performance augmentée. Dans les stratégies d’entreprise, le futur est souvent présenté comme une évidence, à la fois rapide, innovante et inévitable. Presque fatidique.
Quand l’obsolescence des compétences devient une dévalorisation personnelle
Pourquoi arrivent ces moments où certains professionnels commencent à se sentir dévalorisés parce que leurs compétences techniques, autrefois centrales, semblent aujourd’hui moins recherchées ?
Le marché, parfois l’entreprise, leur renvoie qu’ils ne sont plus tout à fait « dans le coup » ; et à force d’entendre ce message, certains finissent par confondre l’évolution d’un métier avec leur propre valeur professionnelle.
On parle alors d’upskilling, de reskilling, de mobilité… ces notions ont évidemment leur importance, mais elles restent souvent en surface de ce que la personne traverse réellement.
En effet, ce qui est en jeu n’est pas seulement un ajustement technique. C’est la reconnaissance d’un parcours, d’une expérience accumulée au fil des années, d’une manière singulière de contribuer qui ne disparaît pas simplement parce que les outils évoluent.
Nous avons progressivement construit un système qui sait très bien consommer des compétences. Il sait en revanche beaucoup moins bien reconnaître la valeur de l’expérience et accompagner sa transformation.
Pourtant, lorsque l’on observe certaines trajectoires avec l’aide de recruteurs qui travaillent au cœur des écosystèmes digitaux, on constate que les parcours continuent d’exister, parfois là où les personnes elles-mêmes ne les voyaient plus.
Ce que le coaching permet, au-delà de la montée en compétences
Dans ces situations, le coaching ne démarre pas par des décisions de carrière. Il commence presque toujours par un travail plus fondamental, qui consiste à restaurer un socle intérieur suffisamment solide pour que la personne puisse regarder la réalité sans se réduire à un diagnostic de marché.
Nous revenons alors sur le parcours. Nous distinguons ce qui relève des compétences actuelles et ce qui relève de la valeur professionnelle construite dans la durée. Nous faisons apparaître des capacités transférables qui, bien souvent, avaient fini par devenir invisibles aux yeux de la personne elle-même.
Mais il se passe aussi autre chose dans ces échanges.
Lorsque les repères professionnels vacillent, beaucoup de dirigeants ont progressivement cessé d’écouter les signaux plus fins qui orientaient autrefois leurs décisions. Leur perception des situations, leur intuition face à certaines opportunités, leur sensibilité à ce qui reste vivant dans leur travail. Une partie de mon accompagnement consiste justement à rouvrir cet espace d’attention, afin que la personne puisse à nouveau percevoir ce qui, dans son expérience et dans son environnement, mérite d’être réinvesti.
Avant même d’apprendre de nouveaux outils, il devient souvent nécessaire de réparer quelque chose de plus discret mais de plus essentiel : la confiance dans la possibilité de continuer à contribuer.
C’est à partir de ce point d’équilibre que des choix plus réalistes et plus soutenables peuvent émerger, et c’est souvent à ce moment que le dialogue avec le marché, porté par des recruteurs qui connaissent profondément les transformations du digital, devient réellement utile, parce qu’il n’intervient plus comme un verdict mais comme un éclairage.
Et si la vraie transformation était aussi sociale et éthique ?
Si la technologie continue d’évoluer à ce rythme, la question ne peut plus être seulement : comment former plus vite. Elle devient aussi : comment transformer sans abîmer ?
Une transformation qui laisse durablement des professionnels se sentir inutiles, dépassés ou interchangeables finit par produire des effets bien au-delà des trajectoires individuelles. Elle fragilise la relation que beaucoup entretiennent avec leur travail et avec les organisations.
Je suis convaincue que les entreprises qui réussiront dans les années à venir ne seront pas uniquement celles qui adopteront les outils les plus performants. Ce seront aussi celles qui sauront investir dans de véritables trajectoires d’évolution, valoriser l’expérience autant que la nouveauté, et créer des passerelles crédibles entre les générations, les métiers et les compétences.
Dans ce contexte, le rôle du coach évolue lui aussi : il devient de plus en plus un accompagnateur de transitions identitaires, au moment précis où les repères professionnels se déplacent.
La question n’est peut-être donc pas uniquement : comment rester compétitif dans un monde digital ; elle pourrait être aussi : comment continuer à se reconnaître dans sa propre trajectoire lorsque le monde du travail change si vite ? C’est sans doute là que se joue une part importante de l’avenir du travail.
Louise du Bessey, Executive Coach et Consultante